Histoire du spritz : de Trieste à Ibiza
Le spritz n'a pas commencé comme un cocktail glamour de terrasse, il a commencé comme une solution pratique à un problème militaire. Retracer son histoire, c'est comprendre pourquoi il reste, deux siècles plus tard, l'un des rituels les plus codifiés de la culture aperitivo.
Rédigé par matteo-verdier ·
1840-1866 : l'origine austro-hongroise
L'histoire commence en Vénétie sous occupation autrichienne. Les soldats de l'Empire austro-hongrois, habitués à des vins plus légers, trouvaient les vins locaux de la région trop forts. Ils prirent l'habitude de les allonger d'eau, « spritzen » signifiant « asperger » ou « éclabousser » en allemand, verbe qui a donné son nom au cocktail via le dialecte vénitien.
Cette pratique, documentée dès les années 1840 et généralisée pendant l'occupation qui dure jusqu'en 1866, reste à ce stade une simple dilution du vin, sans bitter ni codification particulière, ce que notre recette de Spritz Veneziano cherche à documenter fidèlement.
Fin XIXe-début XXe : l'arrivée du bitter
L'eau gazeuse (eau de Seltz) remplace progressivement l'eau plate vers la fin du XIXe siècle, apportant la dimension pétillante que l'on connaît aujourd'hui. Au début du XXe siècle, les bitters italiens commencent à s'ajouter à la formule : Select apparaît en 1920 à Murano, développé par les frères Formentini comme le premier vrai bitter vénitien pensé pour ce type de mélange.
Campari, créé bien plus tôt en 1860 à Milan, et Aperol, lancé en 1919 à Padoue, existent alors comme apéritifs autonomes plutôt que comme composants systématiques du spritz, leur intégration à la formule se généralise dans les décennies suivantes, essentiellement en Vénétie.
1950-1990 : la codification régionale
Pendant plusieurs décennies, le spritz reste un phénomène régional vénitien, peu connu du reste de l'Italie et quasiment inconnu à l'étranger. Chaque bar de Venise ou de Trévise a sa propre proportion, son propre bitter de prédilection. C'est également l'époque où d'autres apéritifs français emblématiques se codifient en parallèle sans lien direct avec le spritz, le Kir, popularisé par le chanoine Félix Kir à Dijon dans les années 1950, en est un exemple, aujourd'hui réinterprété en version spritz.
2000-2010 : la mondialisation par Aperol
Le tournant décisif survient dans les années 2000. Aperol, racheté par le groupe Campari en 2003, lance une codification marketing précise : le ratio 3-2-1 (trois doses de prosecco, deux d'Aperol, une d'eau gazeuse), servi systématiquement en verre ballon avec une tranche d'orange. Cette simplicité reproductible permet au spritz de sortir de Vénétie et de conquérir d'abord l'Italie entière, puis l'Europe.
En 2005, Roland Gruber invente le Hugo Spritz dans le Haut-Adige comme alternative florale et moins amère, signe que le genre commence déjà à se diversifier au-delà du seul modèle Aperol.
2010-2020 : diversification et prestige
La décennie voit émerger des variantes plus sophistiquées : le White Negroni Spritz français (Bordeaux, années 2010) qui remplace Campari et vermouth par Suze et Lillet Blanc, le Sherry Spritz londonien (2016) qui importe la tradition andalouse, et surtout la démocratisation mondiale du spritz classique, porté par les réseaux sociaux et le tourisme italien de masse.
2020-2026 : frozen, viral et sans alcool
La dernière phase de l'histoire du spritz se joue sur les réseaux sociaux. Le mouvement Sober Curious post-2020 popularise les versions sans alcool. Le Frozen Aperol Spritz apparaît à Miami dès 2019, ouvrant la voie au phénomène frozen qui culmine avec le Frozen Hugo Spritz, viral à Ibiza et Formentera en 2025 avant d'être élu drink of summer 2026, un bond de recherche Google de 2200% sur « how to make a hugo spritz at home » en un seul été.
De l'eau ajoutée par des soldats autrichiens désabusés à un cocktail granité filmé pour TikTok, deux siècles séparent l'origine et la forme la plus virale du spritz, mais le principe reste identique : allonger un alcool fort pour en faire un rituel long, social et rafraîchissant.
Questions fréquentes
D'où vient vraiment le mot "spritz" ? +
Du verbe allemand "spritzen" (asperger, éclabousser), utilisé par les soldats austro-hongrois en garnison en Vénétie au XIXe siècle pour désigner le geste d'allonger le vin local d'eau.
L'Aperol Spritz est-il le premier spritz de l'histoire ? +
Non, le Select (1920) et le Spritz Veneziano historique (vin blanc et eau, dès les années 1860) précèdent largement la popularisation de l'Aperol Spritz dans les années 2000.
Pourquoi le spritz est-il devenu si populaire après 2000 ? +
La codification marketing 3-2-1 d'Aperol (racheté par Campari en 2003) a rendu la recette simple et reproductible partout dans le monde, facilitant son adoption hors d'Italie.